Guerre en Ukraine: entre images et flots d’informations, comment nous adaptons-nous aux conflits?

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« Anxiété, stress, traumatisme, tentons d’y voir plus clair », avec ce psychologue clinicien.

UKRAINE Après la pandémie voici la guerre. Si les premiers concernés sont les Ukrainiens qui subissent le réel de la situation, notre passivité lointaine est loin d’être une joyeuse sinécure. Comment nous adaptons-nous à ces évènements? Anxiété, stress, traumatisme, tentons d’y voir plus clair. Par Maxime Bellego Psychologue clinicien

Stress et char d’assault

Notre premier réflexe en tant qu’animal à la vision d’un char d’assaut russe avançant hostilement vers Kiev est une réaction de stress aigu, à savoir un déclenchement éclair de l’organisme pour nous préparer soit à la fuite, soit au combat, soit à la sidération. Dès lors, notre système cardiaque et respiratoire pompe le maximum de carburant pour alimenter nos muscles afin de courir le plus vite possible ou de frapper le plus fort. Cette réaction éclair est habituellement assez peu pathologique puisqu’elle se détendra immédiatement après avoir identifié le stimulus si celui-ci n’est pas menaçant. Hélas pour notre situation, pas de détente puisque nous continuons de voir des chars avancer, et d’autres successions d’évènements assez peu rassurants.

Le réel donc, le char d’assaut, l’explosion ou encore le cadavre sont autant d’éléments non discutables, non négociables, qui déclenchent chez nous cette réaction automatique et spontanée. Mais ce n’est pas tout, et c’est même là que l’inconfort se renforce.

Si le réel déclenche du stress aigu, le récit, lui, déclenche le trouble anxieux, et s’il y a bien un ennemi du sommeil tranquille, c’est bien lui. En effet si le char d’assaut sidère ou donne envie de partir ou de se battre, le champ des possibles de ce char provoque en nous une série de questions et d’hypothèses évoquant sans limites les pires scénarios : que va t’il se passer ensuite? Et si? Peut-être? Dès lors, ce que j’appelle le petit vélo de l’anxiété pédale librement sans s’arrêter faisant fi des arguments rationnels.

Vous savez cet ami hypochondriaque qui a toujours mal quelque part ? L’antépénultième consultation médicale le rassure jusqu’à ce que son petit vélo redémarre sur un détail d’un mot utilisé par le médecin pour s’autoalimenter à l’infini. L’anxiété, cette machine sans faille qui avale tout sur son passage.

Anxiété et menace nucléaire

Hélas pour nous et pour l’Histoire, succédant à ce qui a été qualifié « d’agression » russe, est venue dans le récit du conflit la menace nucléaire sous les termes de « forces de dissuasion de l’armée russe en régime spécial d’alerte au combat », de la bouche même du Président Poutine.

«L’éloignement nous met, pour le moment et j’espère le plus longtemps possible, à l’abri du réel, mais pas à l’abri de l’image et de l’imaginaire.»

Or, la menace nucléaire est un concept qui n’est absolument pas digeste et concret pour notre esprit : quels seraient les dégâts ? Quelles seraient les réactions des autres pays ? Dans quel état serait notre pays, notre continent, notre planète ? Autant de questions sans réponse qui viennent suffisamment alimenter notre cher petit vélo en carburant pour le faire aller jusque dans l’infini de l’irrationnel. Un cerveau anxieux ne dort pas, car c’est la nuit, lorsque tout est calme, qu’il trouve tout le loisir sans être dérangé de dérouler les pires scénarios. La « guerre totale », le « risque nucléaire » dépassent donc très largement l’effet du stress aigu relatif au « conflit » ou à « l’agression ».

Et le traumatisme dans tout ça?

Je mettrai tout d’abord au premier plan les victimes directs du conflit : ceux qui sont sur le théâtre des opérations, civils ou militaires, et qui entendent les bruits des balles, sentent l’odeur de la poudre et du feu, sont éblouis des flashs des explosions et vibrent sous leurs ondes de choc. Ceux-là sont alimentés par un réel qui nous dépasse, nous autres spectateurs. Pour eux l’anxiété n’est pas majeure et arrivera ensuite, mais c’est bien le stress aigu qui est avant tout surexploité et devient progressivement un stress chronique extrêmement élevé. Si l’anxieux ne dort pas à cause de ses récits internes, le stressé ne dort pas à cause des évènements du réel qu’il a intériorisés.

C’est alors que le cerveau de ces pauvres gens fait de son mieux pour digérer les informations et parfois n’y arrive pas, à juste titre. Il se met donc à tourner en boucle, comme un disque rayé, revoyant les images, réentendant les bruits, ressentant les odeurs, bref, étant de nouveau, encore et encore, dans la situation traumatique. Le stress post traumatique (ou PTSD pour « post traumatic stress disorder ») se construit autour de la digestion impossible de cette bombe qui a explosé à quelques mètres, de ce char qui a écrasé une voiture comme du beurre, de ce militaire ou ce civil qui a tiré ou reçu une balle.

Si les Ukrainiens et les Russes sont actuellement plus enclins à développer un stress post traumatique que le reste du monde, nous autres ne sommes pas totalement à l’abri d’être particulièrement choqués par une image ou un mot. L’éloignement nous met, pour le moment et j’espère le plus longtemps possible, à l’abri du réel, mais pas à l’abri de l’image et de l’imaginaire.

Accepter notre peur, honorer la modestie

Nous voyons que notre cerveau n’est pas toujours en capacité d’accueillir correctement des situations complexes et ne nous en permet pas forcément une analyse plus rationnelle qu’émotionnelle. Le reflexe est donc de réduire les informations à des choses simples : le blanc et le noir, le bien et le mal, le gentil et le méchant. Si un traitement cognitif d’informations simples est dans un premier temps plus confortable, il déclenche en revanche des comportements radicaux beaucoup plus rapidement, et les réseaux sociaux ne manquent pas de nous montrer quelques spécimens de prises de positions radicales de personnalités connues ou non.

Accepter de ressentir du négatif, puis se distraire, comme on le peut, n’est pas un manque de respect envers ceux qui souffrent directement de la situation, car mourir d’inquiétude ne leur rendra pas plus service.

Responsabilité, modestie et diplomatie.

Il y a eu, a et aura encore des morts. Le réel suffit, n’en rajoutons pas.

Sources : huffingtonpost.fr, pinterest.fr

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